L’état de la Tour Eiffel est très commenté depuis quelques mois. Peu d’experts corosion se sont exprimés donc je vais vous expliquer ce qu’il en est et comment procéder pour la repeindre Parce que rouille ne signifie pas risque de dégradation de la structure.

Les travaux de peinture reprendront après les JO, ce 20e chantier n’est pas terminé. Les travaux sont particulièrement difficiles à réaliser, par des cordistes et au pinceau, après retrait de tout ou partie d’une peinture au plomb, donc avec bâche. (photo AFP)

Le système de peinture anticorrosion est constitué de 3mm de peinture, 19 couches, certaines au plomb. Il n’est pas possible de les retirer par voie chimique, peut être par induction. Manuellement c’est fastidieux, mécaniquement cela génère beaucoup de poussières. Ci-dessous une coupe des différentes couches (rapport C. Dandrel,2018)

Commençons par analyser les photos. Ce sont celles que j’ai pu trouver, rarement datées sauf si officielles. Si j’ai la source je la précise. Les sources AFP sont de 2021. Elles sont un bon moyen d’expliquer les travaux et les modes de dégradation
1- Corrosion généralisée
Si la peinture ne joue plus son rôle la corrosion apparaît. Si elle est homogène, cela laisse du temps pour agir, la corrosion évolue de manière lente en ville. Donc voir de la corrosion est un sujet plus esthétique qu’un réel problème structurel.

A noter que le fer puddlé utilisé dans la construction est caractérisé par une structure par couche avec bonne résistance à la corrosion mais un risque de disparité d’un endroit à l’autre car il peut contenir des inclusions. D’où l’importance de la peinture anticorrosion.
J’ai l’impression que certaines photos ont été prises PENDANT les travaux de peinture, on voit des gouttes de peinture sur la structure ainsi que des cordages. Donc c’est à vérifier, sachant que les travaux n’ont concerné qu’une partie de la surface de la Tour.
2- Effet sur la structure
La tour est constituée de plaques maintenues entre elles par des rivets. Ce type de structure nécessite qu’il n’y ait pas de jeu entre les plaques, pour éviter la pénétration d’humidité et de polluants.


Le risque ici, pour le coup peu visible, est la corrosion caverneuse entre les plaques. Donc plutôt que de s’attarder sur les faces exposées avec rouille, il faudrait plutôt se questionner sur les zones qui ont une fonction structurelle et l’état des zones de jonction.
3- Application d’une peinture sur ancien fond
Ce qu’on appelle l’ancien fond ce sont les peintures déjà présentes sur le métal, actuellement de 3 mm d’épaisseur. Normalement il faut vérifier leur adhérence sur le métal avant de peindre par-dessus.
Si le métal est à nu, il faut préparer la surface et appliquer plusieurs couches dont un primaire d’accroche avant une finition sur l’ensemble des zones. C’est ce que l’on voit sur cette photo… sauf que la préparation de surface est insuffisante, encore rouillée

Les écailles de peinture qui se détachaient ont été enlevées, les parties encore adhérentes ont été conservées et un système de peinture a été appliqué ensuite sur l’ensemble des zones. C’est un moyen de protéger la surface si la rouille est bien retirée mais ça reste court terme. Entouré en rouge et violet, la photo a probablement été réalisée pendant les travaux, il y a une différence de couleur entre 2 zones peut être la couleur d’une sous-couche. Sur l’autre photo on voit bien que la peinture recouvre l’ancien fond sur certaines zones.


4- Adhérence
L’utilisation de peintures modernes appliquées sur couches historiques, a eu des conséquences sur la durabilité de la protection. Si on applique une peinture a séchage rapide sur une peinture durcie, cela a pour conséquence de générer des pertes d’adhérence. C’est peut-être ce qu’il s’est passé sur les zones les plus dégradées. Quoi qu’il en soit il faut prendre en compte l’historique pour choisir la peinture la plus adaptée.

Je n’ai pas vu passer celle-ci qui pourtant montre la nécessité de bien choisir sa peinture. Les arcs que vous voyez ont des tâches brunâtres qui sont un décollement de la couche de finition sur les zones de condensation (photo prise pendant les travaux, avant traitement)

D’où l’intérêt de choisir des peintures extérieures résistantes à la condensation. Un millefeuille de peinture de 3mm ne peut pas être considéré comme un système anticorrosion performant. D’autant que les couches se décollent assez facilement avec le temps et les travaux réalisés. Le décollement de l’ancien fond semble être un problème toujours présent si l’on croit cette vidéo qui circule, apparemment tournée en 02/2024, mais difficile de vérifier la date.
5% de l’arc décoratif côté Champ-de-Mars a été décapé, c’est peu. Mais la problématique plomb doit être la raison du changement de méthode. Photo de l’entreprise en charge des travaux, vous voyez le résultat avec décapage impeccable

Le reste a été réalisé par piquetage/grattage, procédé manuel, qui ne permet pas de retirer 3mm de peinture et de préparer correctement la surface. Cette méthode permet de retirer la peinture qui se détache et préparer un peu la surface (photos AFP)


Ce sont des méthodes très pénibles, surtout sur des structures de ce type. Normalement on les utilise en finition ou zone localisée. la SETE précise que les rivets ont été vérifiés pendant les trravaux. Sur la partie décapée ok, sur le reste, à moins de faire du non-destructif… La maintenance est réalisée de manière à éviter de laisser la surface se dégrader (court terme), elle est donc limitée. Ce n’est pas fait pour restaurer la protection anticorrosion de la tour. Il faudrait donc que ce soit entièrement réalisé lors du 21e chantier
5- Que faudrait-il faire ?
Tout enlever, vérifier la structure, repeindre. Le mieux est de travailler par zone étant donné le risque plomb et poussières, cela est nécessaire. En commençant par le haut de la Tour et en descendant. Donc cela prendra plusieurs années. Petit descriptif
A- Décaper, nettoyer
Il faut retirer TOUTES les couches de peinture ainsi que les épaisseurs de rouille avant de peindre. Pour optimiser la durabilité et éviter le cloquage, il est nécessaire de déterminer si la surface doit être lavée, nettoyée, pour retirer les polluants. S’ils restent sous la peinture, le métal se corrodera sans qu’on ne le voit. Donc c’est décapage obligatoire. La préparation manuelle n’est utilisée que pour les zones difficiles d’accès en finition de la préparation.
B- Vérifier la structure
Vérification des zones rivetées, non linéaires, etc. Pour déterminer si des zones doivent être reprises ou changées avant peinture. C’est impératif. Une corrosion caverneuse peut continuer à dégrader la structure sous la peinture sans signe apparent.
C- Appliquer un système anticorrosion
Pour les systèmes anticorrosion, on applique un vrai système de peinture qui correspond à la durée de vie visée et à l’environnement (pollution de l’air). Chaque couche est appliquée et contrôlée avant d’appliquée la couche suivante. Pour ce type de structure il faudrait un système 3 couches, avec primaire antico (qui protège bien le métal) un intermédiaire qui peut être aussi un antico-corrosion et une couche de finition qui résiste aux UV.
D- Réaliser sa maintenance
Revoir le cahier des charges (visites annuelles, reprises ponctuelles) pour déterminer non pas au bout de combien de temps il faut repeindre mais à partir de quel niveau de dégradation. Une vraie stratégie de maintenance, comme pour n’importe quel ouvrage d’art.
Vous l’aurez compris, il y a un sujet maintenance surtout lié à ce que représente la Tour Eiffel plus qu’à une réalité matériaux. Mais pour la durabilité de la structure il est important d’avoir une stratégie de maintenance qui prend en compte les aspects techniques et esthétiques
Pour conclure : je pense qu’il est important de le préciser : pour réaliser les travaux en toute sécurité pour les opérateurs notamment, il faudra la fermer au public au moins en partie pour le 21e chantier. Ce sera le prix à payer pour sa longévité.
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